Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité
En cette fin d’été 54, c’était Marthe Aubert qui avait empoigné les rênes de la classe unique
en mon hameau. Ce n’est qu’il y a une dizaine d’années que j’ai pu lier amitié avec elle ;
qu’un franc merci en soit rendu à Lucien Ramade qui m’avait mis sur la piste, à Tauves, lors
d’un repas à La Bascule : « tu sais, j’allais à l’école de Méjanesse, c’est Marthe Aubert qui
m’a mené au certif ». Celle-ci, toujours bon-pied bon-œil, vivait à Rochefort, rue des écoles
justement : illico je lui avais rendu visite.
Marthe était native de Bourg-Lastic, voisine du Puy de Préchonnet, cette protubérance
aperçue droit au nord une fois sauté le gouffre de la Dordogne. Pour Marthe, élève méritante,
cela avait été l’Ecole normale des filles du vieux Clermont, en un après-guerre prolongeant
ses privations, dortoir glacial et table spartiate ! Méjanesse avait été son premier poste stable,
l’intervalle d’une année scolaire isolée.
Ses élèves marquants, Marthe les tirent un à un de ses souvenirs à peine embrumés… Les
filles Vedrine et Manry, têtes agiles, Jeanne Morin à qui la maîtresse projetait un avenir
prometteur, René Bellot qui se raccrochait à la corde d’une impeccable mémoire visuelle…
Et encore Jean-Paul Guillaume… Ᾰ la rentrée, alors que, manque de bol, un inspecteur était
là, à faire le pied de grue, Jean-Paul tardait à montrer la toile grise de sa blouse. Il était arrivé
en catastrophe, essoufflé, décoiffé, lançant tout de go à la maitresse, dans le dessein de saper à
la racine la réprimande s’apprêtant à lui tomber sur le paletot : « c’est pas vous qui courez
après les bimes ! ». La manière cavalière avait fait se soulever en arcs de cercle les sourcils du
gradé de l’éducation. Et « les bimes », de fait les génisses, de quoi voulait parler cet élève
hardi si peu académique ?
Mendes-France, en cette république quatrième, avait œuvré à la distribution de lait aux
enfants des écoles. Moqueries du petit peuple paysan… Pensez, dans nos familles, le lait
constituait un aliment naturel et comme gratuit, à portée de pis de vache, de bidon, de
casserole… De drôles d’idées traversaient le ciboulot des politiciens à accent pointu des
ministères parisiens… Ces messieurs, selon l’une de nos expressions favorites, « perdaient les
pédales », formule qui dans le cas ne collait pas vraiment, car ils étaient passagers de Citroën
sur coussins d’air avec chauffeurs plus que cyclistes avec pinces à vélo au bas du grimpant !
Lucien habitait Longessagne. Aux rapatriements de fins d’après-midi après la classe, le chien
familial trottait à sa rencontre jusqu’à moitié du trajet, sur l’étendue des Landais, et posait en
l’attendant son museau réceptif aux coulis du vent sur une cordiale touffe d’herbe. Si l’élève
avait une once de retard, l’animal avançait ses pattes de quelques perches en avant.
Et Lucien l’avait obtenu son certif ! En remerciement, Marthe avait reçu des mains de maman
Ramade deux charmantes boîtes de mouchoirs brodés. Ce n’était pas si fréquent les présents
aux maîtres d’école en notre âpre territoire ! Lucien s’était propulsé dans l’épicerie, commis
chez Brun à Tauves sur les débuts, puis un commerce à Blesle avec Claire, l’épouse, enfin la
gérance du Casino, à Rochefort, façon de récupérer les humeurs de pays.
Pour sa part, Marthe, après son passage en notre hameau, s’était mariée avec un fils Andraud,
adopté par son oncle Henry, député SFIO puis entrepreneur, apprécié également pour avoir
réhabilité des poilus. L’époux, enseignant plein de promesses, adepte de pédagogie Freinet,
avait été vite emporté par une péritonite mal diagnostiquée…
Remariage trois ans plus tard avec Michel Rouel, négociant en sacs corpulents, en lourds
tonneaux, un gars solide de partout et notamment des jarrets et des reins, un impératif dans le
métier ! Le destin de Marthe, devenue professeur d’anglais, s’était alors fixé à Rochefort. Et
ce jour-là, tout à son remplissage du cabas des commissions, tombée sur la bobine aux
cheveux plantés drus du nouvel épicier, cela était sorti tout net : « mais c’est Lucien ! ».
Trente ans s’étaient écoulés, une relation amicale autre que celle, hiérarchique, de maîtresse à
élève pouvait se déployer…
Marthe disposait au premier temps d’un Kodak, mais, c’est embêtant, elle a passé des lots de
photos à l’une, à l’autre et, comme les bouquins, pour les récupérer… J’avais insisté, Marthe
m’avait sorti trois petites photos en noir et blanc qui lui restaient, et ces clichés discrets,
combien ils ont ravivé mes songes, j’en ai encore la chair de poule !
Sur le premier, une troupe de garnements souples montés en pyramide, répartis plutôt sur une
sorte d’épouvantail… Pigé : les moineaux chevauchent la croix de mission, érigée depuis
douze ans et qu’en ma jeunesse on abandonnait à la compagnie des orties…
La deuxième photo est prise sur le plateau des Landais, for ever les Landais ; elle nous montre
une ronde d’enfants, car Marthe, et c’était révolutionnaire en notre fond de campagne polarisé
sur les choses utiles, accordait place à la gymnastique. En contre-bas, j’ai reconnu les ardoises
d’un pan de toit de notre ferme et aussi les frênes aux troncs encore fluets.
Le troisième cliché représente un chien dans la cour d’école, cul posé sur une neige piétinée,
sa truffe tendue vers l’étage où la photographe se tient à la fenêtre : l’ombre portée d’un loup
aux abois sous un soleil frileux de janvier… J’en mets ma main à couper, c’était Pataud, le
chien du grand-père, ce bohémien hirsute des étoiles, ce mendigot céleste de François Villon !
Pataud était ami de Marthe, mais clairement intéressé, capable de se geler les pattounes
pendant des heures pour le simple bénéfice d’un quignon de pain. Elle lui jetait un peu, l’os
du poulet, les croûtes minces de son fromage, guère plus car, voyez-vous, la paye des
instituteurs n’avait rien de mirobolant… Quand le fourgon du boucher itinérant faisait un arrêt
devant son portail, elle prenait un bifteck, un seul, pour sa semaine !
Des amis sur deux jambes, Marthe n’en avait pas vraiment… Une année scolaire, ça s’enfuit à
fond la caisse et puis, en ligne avec les consignes trouillardes de l’Education, mieux valait se
préserver de faire copain-copain avec les parents des élèves et éviter le laisser-aller affectif
d’un soir avec un gaillard du coin, convoqué pour changer la bouteille de gaz, car après, où
cela vous menait, et la réputation…
Au final, c’est de ma mère dont Marthe se souvenait le mieux. Quand un bambin saignait du
nez, comment faire ? On n’a qu’une tête, on n’a que deux mains ! Madeleine l’avait secourue
à maintes reprises, récupérant des visages en sang et des blessures légères suite à des
manœuvres hardies de récréation, histoire que l’hémoglobine se tarisse, que les élancements
s’atténuent.
Un coup de gant trempé dans l’eau froide du seau de la fontaine sur le museau ou sur le
genou, une parole consolante à demi du genre « arrête de crier comme un putois, c’est rien du
tout », le genre maternel pas plus que les usages locaux n’étant aux lamentations pour les
bobos corporels, et elle les renvoyait à la troupe. Notre maison avait l’atout de voisiner
l’école, la grange de cha Blaye seule plantée entre les deux. Le côté tonique de ma mère, l’à-
propos de ses réparties n’avaient pas échappé à Marthe…
Ma mère avait été étonnée par des cris follement aigus aux récréations. L’hiver tirait alors à sa
fin, en des jours de mars au soleil réveillé, quand le vent décide passagèrement de mettre en
sourdine sa varlope infernale, en des jours où les femmes transbahutent en rebord des fenêtres
les literies moites des longs enfermements… Un jeu faisait fureur dans la cour : tuer le
cochon ! Réalisme, un grand immobilisant un petit, épaules plaquées à terre, tous les âges,
filles aussi, bourdonnant autour, et le cochon virtuel, le pauvret, s’efforçant de jouer au mieux
son rôle au plan des décibels !
Moi, en barboteuse, du haut de mes 18 mois aux gambettes arquées, je tournais comme un
lion en cage dans ma demeure aux vitres mal jointées, aux portes claquantes, et ces cris
stridents me heurtaient les tympans, ils me questionnaient sur la vie du dehors que je devinais
fascinante et imprévisible, exaltante et cruelle. Moment figé du village, année scolaire 54-55 :
Marthe Aubert était reine à l’école et jamais cochon dans la cour n’avait crié si fort !
Août 2026

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53. Une maîtresse d’école