Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité
Pour commencer, un quatrain de quatre sous : Tendre arbre sous des cieux au tempérament dur / Bois léger d’une terre où pèse un clair-obscur / Senteurs d’enivrement de sobres vies d’ascèse / Infusions calmantes pour conjurer malaises…
Oui, sur nos terres demi montagnardes de ciel prégnant parfois chagrin, les tilleuls apportent comme un réconfort. On les rencontre dans l’entourage des habitations, tout près des hommes qu’ils apaisent. Ils n’apprécient guère l’anonymat, le profond des bois, la sauvagerie des forêts ; leur tempérament est sociable, éminemment sociable. Je les compare, de manière dissonante sans doute, aux rosés de l’espèce champignonnière.
Je pense à tous les tilleuls qui ont accompagné mes jeunes années…
D’abord ceux autour de la ferme. L’un situé au nord, d’âge comparable au bâtiment, planté dans l’alignement des frênes, tordu d’avoir été taillé et retaillé sans ménagement. Les trois autres sur le devant, davantage projetés vers les nuages, insérés dans la compagnie d’ormes appelés à dépérir bientôt. On se plaisait à dire combien leurs troncs grossissaient à vue d’œil. Epaisse était leur ombre pour la sieste réparatrice, touffu leur feuillage pour, malgré l’averse, le battage de la faux et les aiguisages à la meule.
Nos tilleuls se couvraient de fleurs parfumées quand les foins débutaient. Une floraison fugace : ne pas trainer pour la cueillette ! Le premier jour de ciel barbouillé nous laissant quelque loisir était mis à profit. On sortait avec mille précautions l’échenilloir suspendu au garage sur toute la longueur du plafond. Manier ce grand escogriffe n’était pas jeu d’enfant : le lever dans les airs, viser juste pour harponner la branche dans la mâchoire, tirer sur la corde pour actionner la lame, deux mains solides n’étaient pas de trop !
Une fois détachées, les fleurs graciles ne s’éternisaient pas dans le panier, ma mère les étalait pour séchage sur une feuille de journal. En hiver, si visite féminine du soir, d’un sac elle sortirait une pincée de fleurs craquantes, les laissant plus que nécessaire infuser dans l’eau bouillie sur le fourneau afin que du bouquet magique aucun arôme ne se perde !
Bien sûr, en soufflant sur le breuvage, l’aimable société ressasserait les bienfaits de la tisane pour le sommeil, vanterait les offrandes de dame nature en regard des sachets du commerce… Mais aucune allusion à la symbolique de l’arbre, à sa mythologie, toutes ces histoires à dormir debout, tueuses de réel et propagées par des cuistres : Ovide, Baucis et tout le fatras…
Me reviennent encore en mémoire les tilleuls du voisinage, notamment ceux de notre cour d’écoliers. Après fermeture de l’école, les nouveaux acquéreurs en avaient ratiboisé un ou deux afin de laisser se faufiler la lumière. De leur dépouille, mon père avait extrait d’appréciables morceaux dans le but d’y tailler à sa guise ses sculptures rustiques. A pousse rapide, mauvais bois pour le feu mais tendre bois sous la gouge !
Qu’un mot soit dit sur les tilleuls des bords de route sous lesquels s’étalent des tables de pique-nique qui ne peuvent se flatter d’afficher complets qu’en de rares midis d’août caniculaire. On s’efforce d’imaginer de consciencieuses mamans, de dignes papas, faisant œuvre pédagogique sur la variété des arbres, ceci à destination d’une progéniture inattentive. On croit deviner des reports hâtifs sur des écrans de virtualité… Dans notre ère moderne, on ne sait vivre qu’avec tête qui pend et yeux tirés vers le bas !
Il nous faut maintenant causer des tilleuls de légende, ceux, vivants ou morts, liés à la figure tutélaire de Sully.
Dûment répertoriés, quatre bons siècles au compteur, les deux de Cros et celui de Saint-Sauves, torturés par les puissances du ciel, étêtés, écartelés, amputés, creusés, mais néanmoins vivaces. Inépuisable force de survie ! Ces troncs tombant en lambeaux, rongés de l’intérieur, caverneux, mais se régénérant par l’écorce, sève vigoureuse en suppléance de pans voués à la poussière… Plus fringant, celui d’un Olby plus distant dont on ne sait si c’est lui qui protège l’église ou bien l’inverse !
Au rayon des défunts, d’abord celui du hameau de Serrette au sud de Tauves. Sur son monticule, on le voyait de fort loin. Annet Veyssière, photographe, l’avait immortalisé en 1893 : au pied un violoneux en action et en arrière-plan les frêles silhouettes de manants du village… Il se montrait encore vaillant malgré son âge éminent et les fréquentes atteintes de la foudre, mais des branches menaçaient de tomber… Au motif d’assurer la sécurité publique, le conseil municipal avait décidé de le sacrifier à l’orée des années 1900.
Louis Faure, érudit de Tauves, faisait quant à lui mention précise de trois autres Sully, vieillards emportés par le fardeau des ans et qui n’ont pas bénéficié de funérailles ni d’éloges funèbres !
Le premier, écroulé dans le coudert de Pont Vieux, fut vendu pour la somme de 20 francs à un gars du hameau. Le deuxième, implanté à faible distance, fut acquis par un voisin de la Roche. Du troisième, il restait encore après-guerre en plein bourg de Tauves, face à l’hospice, des reliquats de son antique souche.
Ne pas omettre le tilleul, classé « remarquable », de la Fage, près du bourg de Bagnols… Moins âgé, il se déploie en majesté en dehors des grands axes, sur la clairière d’un petit bois. On admire ses frondaisons de parfait équilibre : un arbre de conte avec des branches épaisses, longues et sinueuses comme les bras d’un colosse, s’enflammait un journaliste ! Il est parvenu à repousser les périls, à passer entre les gouttes des innombrables assauts célestes, les bourrasques et les éclairs, à refouler les maladies. Miracle ! Faut-il célébrer la magie d’un emplacement mettant à l’abri de toute déconvenue ?
Le tilleul nous renvoie aux images surannées, nimbées en notre imaginaire de douce quiétude, d’un royaume d’Henri IV confit en son écuelle paysanne : « labourages et pâturages sont les deux mamelles de la France », la « poule au pot »…
Ne peuvent en découler qu’avis désappointés sur les tohu-bohus au fil des temps. Détricotage et torpillage sont devenues les mamelles du monde… Fuite accélérée des choses, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une vie d’homme : cette année, les fleurs de tilleuls ont éclaté aux premiers jours de juin, en mon enfance elles patientaient trois semaines de plus !
Juin 2026
Oui, sur nos terres demi montagnardes de ciel prégnant parfois chagrin, les tilleuls apportent comme un réconfort. On les rencontre dans l’entourage des habitations, tout près des hommes qu’ils apaisent. Ils n’apprécient guère l’anonymat, le profond des bois, la sauvagerie des forêts ; leur tempérament est sociable, éminemment sociable. Je les compare, de manière dissonante sans doute, aux rosés de l’espèce champignonnière.
Je pense à tous les tilleuls qui ont accompagné mes jeunes années…
D’abord ceux autour de la ferme. L’un situé au nord, d’âge comparable au bâtiment, planté dans l’alignement des frênes, tordu d’avoir été taillé et retaillé sans ménagement. Les trois autres sur le devant, davantage projetés vers les nuages, insérés dans la compagnie d’ormes appelés à dépérir bientôt. On se plaisait à dire combien leurs troncs grossissaient à vue d’œil. Epaisse était leur ombre pour la sieste réparatrice, touffu leur feuillage pour, malgré l’averse, le battage de la faux et les aiguisages à la meule.
Nos tilleuls se couvraient de fleurs parfumées quand les foins débutaient. Une floraison fugace : ne pas trainer pour la cueillette ! Le premier jour de ciel barbouillé nous laissant quelque loisir était mis à profit. On sortait avec mille précautions l’échenilloir suspendu au garage sur toute la longueur du plafond. Manier ce grand escogriffe n’était pas jeu d’enfant : le lever dans les airs, viser juste pour harponner la branche dans la mâchoire, tirer sur la corde pour actionner la lame, deux mains solides n’étaient pas de trop !
Une fois détachées, les fleurs graciles ne s’éternisaient pas dans le panier, ma mère les étalait pour séchage sur une feuille de journal. En hiver, si visite féminine du soir, d’un sac elle sortirait une pincée de fleurs craquantes, les laissant plus que nécessaire infuser dans l’eau bouillie sur le fourneau afin que du bouquet magique aucun arôme ne se perde !
Bien sûr, en soufflant sur le breuvage, l’aimable société ressasserait les bienfaits de la tisane pour le sommeil, vanterait les offrandes de dame nature en regard des sachets du commerce… Mais aucune allusion à la symbolique de l’arbre, à sa mythologie, toutes ces histoires à dormir debout, tueuses de réel et propagées par des cuistres : Ovide, Baucis et tout le fatras…
Me reviennent encore en mémoire les tilleuls du voisinage, notamment ceux de notre cour d’écoliers. Après fermeture de l’école, les nouveaux acquéreurs en avaient ratiboisé un ou deux afin de laisser se faufiler la lumière. De leur dépouille, mon père avait extrait d’appréciables morceaux dans le but d’y tailler à sa guise ses sculptures rustiques. A pousse rapide, mauvais bois pour le feu mais tendre bois sous la gouge !
Qu’un mot soit dit sur les tilleuls des bords de route sous lesquels s’étalent des tables de pique-nique qui ne peuvent se flatter d’afficher complets qu’en de rares midis d’août caniculaire. On s’efforce d’imaginer de consciencieuses mamans, de dignes papas, faisant œuvre pédagogique sur la variété des arbres, ceci à destination d’une progéniture inattentive. On croit deviner des reports hâtifs sur des écrans de virtualité… Dans notre ère moderne, on ne sait vivre qu’avec tête qui pend et yeux tirés vers le bas !
Il nous faut maintenant causer des tilleuls de légende, ceux, vivants ou morts, liés à la figure tutélaire de Sully.
Dûment répertoriés, quatre bons siècles au compteur, les deux de Cros et celui de Saint-Sauves, torturés par les puissances du ciel, étêtés, écartelés, amputés, creusés, mais néanmoins vivaces. Inépuisable force de survie ! Ces troncs tombant en lambeaux, rongés de l’intérieur, caverneux, mais se régénérant par l’écorce, sève vigoureuse en suppléance de pans voués à la poussière… Plus fringant, celui d’un Olby plus distant dont on ne sait si c’est lui qui protège l’église ou bien l’inverse !
Au rayon des défunts, d’abord celui du hameau de Serrette au sud de Tauves. Sur son monticule, on le voyait de fort loin. Annet Veyssière, photographe, l’avait immortalisé en 1893 : au pied un violoneux en action et en arrière-plan les frêles silhouettes de manants du village… Il se montrait encore vaillant malgré son âge éminent et les fréquentes atteintes de la foudre, mais des branches menaçaient de tomber… Au motif d’assurer la sécurité publique, le conseil municipal avait décidé de le sacrifier à l’orée des années 1900.
Louis Faure, érudit de Tauves, faisait quant à lui mention précise de trois autres Sully, vieillards emportés par le fardeau des ans et qui n’ont pas bénéficié de funérailles ni d’éloges funèbres !
Le premier, écroulé dans le coudert de Pont Vieux, fut vendu pour la somme de 20 francs à un gars du hameau. Le deuxième, implanté à faible distance, fut acquis par un voisin de la Roche. Du troisième, il restait encore après-guerre en plein bourg de Tauves, face à l’hospice, des reliquats de son antique souche.
Ne pas omettre le tilleul, classé « remarquable », de la Fage, près du bourg de Bagnols… Moins âgé, il se déploie en majesté en dehors des grands axes, sur la clairière d’un petit bois. On admire ses frondaisons de parfait équilibre : un arbre de conte avec des branches épaisses, longues et sinueuses comme les bras d’un colosse, s’enflammait un journaliste ! Il est parvenu à repousser les périls, à passer entre les gouttes des innombrables assauts célestes, les bourrasques et les éclairs, à refouler les maladies. Miracle ! Faut-il célébrer la magie d’un emplacement mettant à l’abri de toute déconvenue ?
Le tilleul nous renvoie aux images surannées, nimbées en notre imaginaire de douce quiétude, d’un royaume d’Henri IV confit en son écuelle paysanne : « labourages et pâturages sont les deux mamelles de la France », la « poule au pot »…
Ne peuvent en découler qu’avis désappointés sur les tohu-bohus au fil des temps. Détricotage et torpillage sont devenues les mamelles du monde… Fuite accélérée des choses, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une vie d’homme : cette année, les fleurs de tilleuls ont éclaté aux premiers jours de juin, en mon enfance elles patientaient trois semaines de plus !
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51. Célébrons les tilleuls