Par Jean-Pierre Rozier, Ethnologue de la ruralité

Que s’élèvent nos pensées à l’apparition des premières jonquilles ! Mars, le mois des poètes :passent les ans, défilent les thèmes, la « volcanique poésie » de ce printemps après « la grâce » et « les frontières ».
Peut-on aimer son petit pays si on ne le rêve pas, si on ne l’exalte pas, si, osons y revenir toujours, on ne le poétise pas ? Au pied du Sancy, si usé qu’il en a oublié qu’un jour il a été volcan, stratovolcan soyons précis, tout ce qui a tramé notre héritage, tout ce qui trace nos destinées… En quatre tableaux, les cendres prégnantes du passé, les braises de nos vieilles manières, les éruptions des nouvelles donnes et les projections du futur !
Terreau fondateur
Nous portons dans nos membres, venue du plus loin, la mémoire des gestes du bel ouvrage agreste : le maniement de la gouge, de l’égoïne et de la varlope, le tour de main des habiles doigts de femmes pour apprêter la pompe, ciseler la dentelle, enluminer les draps...
Nous sommes dans nos fibres boutiliés des burons, sculpteurs des saints des églises, violoneux de Saint-Donat, enfants ramoneurs de Trémouille-Saint-Loup ou de Cros-la-Tartière, casseurs de cailloux sur les routes, colporteurs aux reins moulus, noirs charbonniers des bois, servantes dociles culbutées sans égards, mendiants loqueteux, mères-grand édentées unies à la suie des cantous, boutiquières de trois fois riens, humiliés de l’enfer commun des
collèges ; nous sommes les tout-petits dans leurs langes, morts d’une vie trop lourde à porter ;nous sommes les malheureux sacrifiés dans la boue des tranchées…
Au plus profond de nos cerveaux sont ensevelis les mille savoirs des bibliothèques cérébrales, des vieillards disparus, les durs secrets emportés dans les tombes, les mystères de templiers, de souterrains, de tras et de portiques, les énigmes de granges incendiées, les peurs séculaires de sorcellerie, de loups et de démons...
Les pores de notre peau se souviennent des brûlures de l’astre de juillet, nos mains de l’onglée au lavoir, de la moite douceur des tétines à la traite, nos pieds des engelures dans les lourds sabots d’écorche, nos figures, nos cous, des furoncles et des goitres...
Les rires rabelaisiens des repas de noces et des farces de conscrits aux conseils de révision résonnent encore dans nos gorges...
Dans nos veines, coule un sang de sage confiance, une assurance tranquille de devoir accompli, des joies simples de café, de chocolat, de flambée dans l’âtre, des certitudes telluriques, la conviction que tout salaire mérite peine et que veille une justice immanente…
Là est notre humus constitué des brindilles des défuntes existences, là est notre ardente flamme qui plonge dans le magma des temps.
Manières de vies
Chez nous, on a les pieds sur terre, on ne prend pas / Des vessies pour des lanternes, jusqu’au trépas / La méfiance est de mise : le neuf, l’inédit / Hors des sentiers battus ne trouvent point crédit.
On est franc du collier chez nous, à l’occasion / Se déclenchent de volcaniques rébellions / Ceux au cœur des cités, ces maudits fonctionnaires / Au chaud dans leurs bureaux avec leurs gros salaires !
On est un peu radin chez nous, réminiscence / Des guerres, on n’aime pas somptuaires dépenses / Châteaux d’Espagne, mésaventures boursières / On en met de côté pour les jours moins prospères.
On est vraiment poli chez nous, à la première / Proposition, pas question d’accepter un verre / Faudrait être goujat, sans-gêne et sans-façon / A la quatrième offre on trinque juste un fond !
On est toujours inquiet chez nous, les lendemains / Ne chantent pas, ils sont parsemés de tocsins / De troupeaux maladifs et de cieux en fureur / C’est la vie, c’est chez nous, mais pire encore ailleurs !
Le monde autour
Drôles d’oiseaux là-haut laissant dans leur sillage / Blanches traînées en croix au pays des nuages / C’est devenu pour chacun vision ordinaire / Il s’est installé, le village planétaire !
Tomates du Maroc et chemises de Chine / Les murs ont craqué, le libre-échange domine / Sous les coups de boutoir d’économique guerre / Peau de chagrin, elle a rapetissé la terre !
D’autarcie à cette ère en deux générations / Ça donne le tournis pareille évolution ! Mais le Puy de Sancy conserve la posture / Pointe d’ancien volcan qui oriente et rassure.
Ouverture obligée
Sur les soleils d’hiver, ouvrons grand nos fenêtres / Qu’en fond des foyers leurs rayons lasers pénètrent / Qu’ils émoustillent les replis de nos maisons / Que les clartés du sud projettent l’horizon !
Ouvrons les mouroirs sur les agoras des bourgs / Qu’un ton d’irrévérence envahisse les discours / Que tout le vrai des cœurs ose se mettre à nu / Qu’aux pas de nos portes s’inscrive « bienvenue ».
Aux frais arrivants, ouvrons des bras d’espérance / Qu’un juvénile élan nous jette dans la danse / Qu’aux visages vibre l’arc-en-ciel émotion / Que crépite le feu de noble aspiration !
Peut-on aimer son petit pays si on ne le rêve pas, si on ne l’exalte pas, si, osons y revenir toujours, on ne le poétise pas ? Au pied du Sancy, si usé qu’il en a oublié qu’un jour il a été volcan, stratovolcan soyons précis, tout ce qui a tramé notre héritage, tout ce qui trace nos destinées… En quatre tableaux, les cendres prégnantes du passé, les braises de nos vieilles manières, les éruptions des nouvelles donnes et les projections du futur !
Terreau fondateur
Nous portons dans nos membres, venue du plus loin, la mémoire des gestes du bel ouvrage agreste : le maniement de la gouge, de l’égoïne et de la varlope, le tour de main des habiles doigts de femmes pour apprêter la pompe, ciseler la dentelle, enluminer les draps...
Nous sommes dans nos fibres boutiliés des burons, sculpteurs des saints des églises, violoneux de Saint-Donat, enfants ramoneurs de Trémouille-Saint-Loup ou de Cros-la-Tartière, casseurs de cailloux sur les routes, colporteurs aux reins moulus, noirs charbonniers des bois, servantes dociles culbutées sans égards, mendiants loqueteux, mères-grand édentées unies à la suie des cantous, boutiquières de trois fois riens, humiliés de l’enfer commun des
collèges ; nous sommes les tout-petits dans leurs langes, morts d’une vie trop lourde à porter ;nous sommes les malheureux sacrifiés dans la boue des tranchées…
Au plus profond de nos cerveaux sont ensevelis les mille savoirs des bibliothèques cérébrales, des vieillards disparus, les durs secrets emportés dans les tombes, les mystères de templiers, de souterrains, de tras et de portiques, les énigmes de granges incendiées, les peurs séculaires de sorcellerie, de loups et de démons...
Les pores de notre peau se souviennent des brûlures de l’astre de juillet, nos mains de l’onglée au lavoir, de la moite douceur des tétines à la traite, nos pieds des engelures dans les lourds sabots d’écorche, nos figures, nos cous, des furoncles et des goitres...
Les rires rabelaisiens des repas de noces et des farces de conscrits aux conseils de révision résonnent encore dans nos gorges...
Dans nos veines, coule un sang de sage confiance, une assurance tranquille de devoir accompli, des joies simples de café, de chocolat, de flambée dans l’âtre, des certitudes telluriques, la conviction que tout salaire mérite peine et que veille une justice immanente…
Là est notre humus constitué des brindilles des défuntes existences, là est notre ardente flamme qui plonge dans le magma des temps.
Manières de vies
Chez nous, on a les pieds sur terre, on ne prend pas / Des vessies pour des lanternes, jusqu’au trépas / La méfiance est de mise : le neuf, l’inédit / Hors des sentiers battus ne trouvent point crédit.
On est franc du collier chez nous, à l’occasion / Se déclenchent de volcaniques rébellions / Ceux au cœur des cités, ces maudits fonctionnaires / Au chaud dans leurs bureaux avec leurs gros salaires !
On est un peu radin chez nous, réminiscence / Des guerres, on n’aime pas somptuaires dépenses / Châteaux d’Espagne, mésaventures boursières / On en met de côté pour les jours moins prospères.
On est vraiment poli chez nous, à la première / Proposition, pas question d’accepter un verre / Faudrait être goujat, sans-gêne et sans-façon / A la quatrième offre on trinque juste un fond !
On est toujours inquiet chez nous, les lendemains / Ne chantent pas, ils sont parsemés de tocsins / De troupeaux maladifs et de cieux en fureur / C’est la vie, c’est chez nous, mais pire encore ailleurs !
Le monde autour
Drôles d’oiseaux là-haut laissant dans leur sillage / Blanches traînées en croix au pays des nuages / C’est devenu pour chacun vision ordinaire / Il s’est installé, le village planétaire !
Tomates du Maroc et chemises de Chine / Les murs ont craqué, le libre-échange domine / Sous les coups de boutoir d’économique guerre / Peau de chagrin, elle a rapetissé la terre !
D’autarcie à cette ère en deux générations / Ça donne le tournis pareille évolution ! Mais le Puy de Sancy conserve la posture / Pointe d’ancien volcan qui oriente et rassure.
Ouverture obligée
Sur les soleils d’hiver, ouvrons grand nos fenêtres / Qu’en fond des foyers leurs rayons lasers pénètrent / Qu’ils émoustillent les replis de nos maisons / Que les clartés du sud projettent l’horizon !
Ouvrons les mouroirs sur les agoras des bourgs / Qu’un ton d’irrévérence envahisse les discours / Que tout le vrai des cœurs ose se mettre à nu / Qu’aux pas de nos portes s’inscrive « bienvenue ».
Aux frais arrivants, ouvrons des bras d’espérance / Qu’un juvénile élan nous jette dans la danse / Qu’aux visages vibre l’arc-en-ciel émotion / Que crépite le feu de noble aspiration !
Mars 2025