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6. Regard sur nos vieux pommiers


6. Regard sur nos vieux pommiers
 Retour sur l’enfance, toujours ! On était en automne, je fréquentais l’école primaire de Méjanesse ;   sitôt lâché par la maitresse et une fois englouti le quatre-heure, café-au-lait, bouts de pain et de chocolat, je partais chercher les vaches. La pomme que ma mère m’avait mise de côté, je la mangeais sur le chemin et, n’en déplaise aux enchanteurs du passé, cette pomme, si elle avait du goût, était dure, acide, tavelée… Du bout des dents, je détachais des morceaux que j’avalais comme ça, et cela me faisait mal pour la déglutition au niveau du pharynx. « Si tu mâches pas… », déplorait mon père !

     Les pommes que l’on consommait venaient peu de chez nous : la famille proche, sur Tauves et sur Singles, nous en procuraient des cageots débordants… Étonnamment, en dépit de sa formation de jardinier, le grand-père n’avait pas planté de pommiers aux abords de notre ferme à son arrivée dans les années vingt, seulement quelques pruniers à fruits violets au-dessus du bac des bêtes, ces arbres vivaces, du vrai chiendent, prospérant seuls sans ennuyer leur monde. Considérait-il que la mauvaise exposition et tout autant l’altitude ne convenaient pas, ou avait-il repoussé l’opération jusqu’aux jours où les frênes avaient étendu leurs ombres accapareuses autour du bâtiment, et il était trop tard ? 

     À la petite maison voisine où j’ai vu le jour, il y avait un vieux pommier planté par Blaise Védrine, le proprio des origines, et il continue d’y couler des saisons paisibles. Sinon, mon père avait réalisé quelques greffes sur de malingres tuteurs : on ne pouvait guère compter sur cette engeance-là ! L’un se distinguait, tout bois et tout feuillages ; il ne produisait que des fruits verts, même récoltés à la date ultime de l’apparition des neiges. Pour ses pommes à lui, le salut ne pouvait venir que de la cuisson. Les tartes et les compotes s’en accommodaient, à condition de ne pas mégoter sur le sucre, aussi les mises directes au four, avec pas mal de confiote enfournée à la place du trognon !   
   
     Sur les espaces ordinaires de l’Artense, les petits vergers familiaux pullulaient : restons-en aux pommiers, car poiriers ou autres pruniers et cerisiers n’occupaient qu’une place marginale. Chaque ferme honnête sur les hauteurs prévenantes courant de Trémouille-Saint-Loup à Bagnols et de Cros à Avèze, se devait de jouir de six à douze arbres, petite escouade d’élèves sages sur les lopins de terre se déclinant sur le devant bien orienté des habitats. Si la cueillette se montrait généreuse, on pouvait aller jusqu’à faire du cidre.

     Avec les temps nouveaux, ces vergers, on leur a fichu une paix royale, et cela en opposition avec les zones de Limagne où toute surface de production aléatoire a été récupérée au bénéfice des sacro saintes cultures de betteraves, oléagineux et céréales. En notre contrée, pas d’entretien il est vrai, mais pas d’arrachage intempestif non plus ! Sous leur ombre, l’herbe poussait, on pouvait en ramasser le foin et même y laisser paître les vaches, attention toutefois à ce qu’elles n’engloutissent les fruits tout ronds à l’automne, sous peine d’étranglement ! Ces pommiers, on les a laissé mourir de leur propre mort, celle-ci initiée par la vieillesse ou par les colères du ciel ; ils sont partis à destination du paradis arboricole et n’ont pas été remplacés… À ce jour, on peut compter les survivants, poignants et cafardeux rescapés d’époque révolue. Et la tempête de fin décembre 2020 s’est mise en tête d’en éclaircir encore les effectifs… Les plus chevrotants n’ont pu supporter le poids d’une neige collante emprisonnée dans les broussailles épaisses de branchages n’ayant jamais connu le sécateur : couchés sur le flanc, tombés au champ d’honneur ! 

     S’il faut passer en revue les pommes vivantes aux appellations enchanteresses, les Bohémienne, Armoise, Belle fille, Drap d’or et Antonovka, la constellation complète des Reinettes, de la Reinette à longue queue à la Reinette grise de Billom, tant et tant, vous en détailler les forces et les faiblesses, bref vous dérouler un cours de botanique, je ne suis pas votre homme. Mais, sur le chapitre, la très active association des croqueurs de pommes qui en a croqué des caisses et des caisses en connait de pleins bréviaires ! 

     Nos ascendants, d’ailleurs, étaient-ils au courant des doctes appellations ? On avait les pommes de saveur câline et de plaisante texture à couper au couteau en fin de repas ou en en-cas au fil des journées et celles condamnées au four, les précoces à manger sans attendre et les tardives qui, étalées sur un lit spartiate de journaux sur des planches, dans le confort relatif d’une pièce à l’abri du gel, pouvaient se garder sans tracas jusqu’à l’approche du printemps…

     Évoquer les petits vergers de l’Artense, retracer leur implantation, c’est dire, à travers pépins, plants et greffes, la sociologie des habitants du terroir, les modes de communication, les échanges courants et les flux migratoires. Marie-Jo Brugheail avait enquêté sur le terrain il y a quelques années, de quoi tenter de rattraper par la manche un savoir qui s’effilochait, et ces glorieux pommiers, tout enchevêtrés, avec leurs troncs plutôt modestes en regard d’âges respectables, elle avait entrepris de les référencer un à un selon une implacable codification, ainsi chez mon tonton Jean. 
     Le fond de vallée de la Dordogne entre Singles et Bort, à l’abri des intempéries, était pays de cocagne pour les fruits dont les variétés avaient souvent des accointances du côté Limousin. Poussés hors de chez eux par l’eau montante du barrage, les habitants déplacés sur les plateaux avaient emporté tout ce qu’ils pouvaient, dont des greffons ! Des greffons, à poisser aux tiges des pommiers autochtones ou pommiers sauvages dits arbres à chanigots, ceux du colportage et de la ramone, de retour de territoires aux rives océanes, en avaient également rapportés dans leurs musettes, et même, plus avant, les combattants de Crimée ! 

     Sur Messeix, un verger s’épanouissait, jouxtant les écuries des chevaux réquisitionnés pour la mine ; les mineurs de notre rive gauche de Dordogne, au terme d’échanges, en avaient rapatrié les espèces savoureuses en leurs domaines… Les facteurs jouaient leur rôle de passeur… On trouvait sur Larodde des pommiers dits Cox orange dont les greffons provenaient de chez Maurice, le facteur, et de chez Jeantouné le Bourru, et la distribution se répandait, s’éparpillait sur les périmètres alentour… Parfois, un passionné greffait de façon altruiste des arbres isolés hors de son fief, dans les bois, sur les couderts, à présent taches éclatantes lors des floraisons printanières… Une dernière image : au village des Chaumettes, non loin de mon lieu de naissance, on plaçait dans le regain de la grange les pommes appelées « peau de crapaud »… Elles mûrissaient en confiance au sein d’une couche protectrice et parfumée !  

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