Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité
Le paysage de l’Artense, on se plait à en imaginer, sous couvert des lumières des spécialistes,
les différentes phases d’évolution !
Une vision en accéléré… La période de glaciation dénuée de plantes, la fonte des glaces, avec
pierrailles, blocs et moraines largués par les glaciers lors de leur débâcle, la lente arrivée de la
végétation : d’abord une steppe froide, puis une lande à genévriers, bouleaux et pins, ensuite
l’enracinement d’une forêt d’arbustes, de noisetiers en annonce des hêtraies et des
sapinières…
Sur cette toile brute, des premiers pasteurs cultivateurs qui se fixent, il y a 12 000 ans peut-
être… Les déboisements massifs à des fins d’herbages sur les hauteurs et de cultures vivrières
plus bas, la délimitation des parcelles et des chemins par le biais de murets élevés grâce aux
pierres dégagées une à une sur la couverture des terrains mis en production…
Dès lors, un paysage conservé dans son jus essentiel, malgré les reconfigurations récentes
induites par irruption des machines, fermes regroupées et remembrement !
Sur ce socle, des habitants plus à la peine qu’à la joie, confrontés à tant de périls… Revue à
toute allure, là encore, en limitant le défilé à l’ère chrétienne !
Les invasions barbares et les pillages les accompagnant (Wisigoths, Sarrasins, Vikings ?), les
contrecoups des guerres, en tête celle de cent ans, les épidémies, choléra, variole, tuberculose,
typhoïde, méningite, pire encore la peste qui a plongé le petit pays dans une complète
léthargie économique, avec disparition des foires pendant tout un siècle, entre 1500 et 1600…
Et puis la sombre cohorte des autres fléaux, les épizooties des animaux de ferme, les incendies
de villages et de bourgs aux toits de chaume et, bien entendu, les méchantes sautes d’humeur
du climat !
Qu’on se le dise, les conditions météorologiques tombées des cieux n’ont jamais été réglées
comme papier à musique. Que de preuves tangibles à ce titre, pour ne parler que d’un siècle,
le XVIIIème !
-1709 : froidure exceptionnelle, toujours il est évoqué le « grand hiver » ;
-1715 : sécheresse « la pire connue depuis un siècle », dans la subdélégation d’Aurillac on ne
récolte qu’un sixième du foin habituel et les animaux au foirail ne trouvent plus preneur ;
-1725 : été extrêmement humide, les foins pourrissent sur pied ;
-1732 : en juin, pluies incessantes, gel et neige sur les montagnes (les animaux, menacés de
périr, descendent des estives) ;
-1758 : juillet et août très pluvieux, foins gâtés ou engrangés humides ;
-1785 : sécheresse terrible, il est dit qu’à Saint-Flour on descend la paille des couverts (le
chaume) pour la donner au bétail !
Permettez-moi, sur le sujet, d’y aller de quelques considérations personnelles…
Un hiver glacial pouvait ne pas être catastrophique si la neige recouvrait le sol, préservant
ainsi les semis d’automne, de seigle en particulier.
C’est surtout la persistance au printemps de conditions hivernales qui avait des effets néfastes
sur l’élevage en retardant la pousse de l’herbe. En mai, les stocks de foin dans les granges
étaient épuisés, les troupeaux bovins, dans la situation de ne pouvoir obtenir leur subsistance
sur leurs pacages ordinaires (les bughes) ni, qui plus est, sur les montagnes d’estives, étaient
lâchés sur les prairies de fauche porteuses d’une herbe précoce. Cela ne faisait que reporter le
problème : les prés ainsi « déprimés » et piétinés étaient amenés à produire moins de foin l’été
venu !
Les céréales souffraient essentiellement de printemps et d’étés pluvieux, ceux-ci apportant des
légions de maladies et de champignons. Ce sont ces cas de figure qui ont généralement causé
les famines. On sait l’impitoyable enchaînement : faibles récoltes, disettes, envolée des prix,
malnutrition, surmortalité ! On peut noter que la sécheresse, à la condition de n’être point trop
précoce, n’avait pas d’incidences trop fâcheuses pour les cultures céréalières.
Si une forte humidité favorisait la pousse de l’herbe, les éleveurs n’en récoltaient pas tous les
fruits en raison de conditions de fenaisons détestables, ceci à l’inverse d’un été sec, apporteur
de foin en faible quantité mais de bonne qualité.
Il nous faut terminer notre inventaire des calamités par des aspects jusque-là peu retenus : les
éruptions volcaniques ! Elles ont eu des effets marqués sur le climat, donc sur les récoltes et
sur les hommes.
Ainsi l’éruption du Tambora sur une île d’Indonésie en avril 1815 (en 1257, on avait déjà eu
droit à l’effroyable Samalas !). Il en était résulté, avec décalage, un pic de mortalité sur 1817,
ainsi, concernant Cros, 31 enterrements, contre seulement 13 l’année d’avant et 11 l’année
d’après !
Reprenons Wikipédia… Le Tambora, huit fois plus puissant que le Vésuve qui, en l’an 79,
avait englouti Pompéi et Herculanum : des cendres chargées de dioxyde de souffre projetées
en haute atmosphère, appelées à recouvrir le globe durant trois ans et à en cacher le soleil !
Les effets majeurs s’étaient fait sentir durement en Europe de l’ouest sur 1816 : fortes pluies
et froidure ! Des moissons céréalières très déficientes avaient suivi, notamment sur nos
champs, déjà climatiquement en zone limite pour raison d’altitude.
Philippe Robin a été localement le premier à mettre en évidence ce phénomène dans son
roman « L’or bleu », publié en 2017 et consacré à la saga des fromagers Roussel. Il y décrit
sur le bourg de Laqueuille des ciels de juillet désespérément brouillés, ainsi que des couchers
de soleil aux étranges teintes rougeoyantes à la William Turner.
Du Tambora, il m’a été donné d’en causer à Cros au cours d’une table ronde, à l’occasion du
festival des violoneux, en juin 2025, face à un auditoire un tantinet décontenancé ! Je devais
me livrer à un gentil topo sur la démographie locale, et me voilà lancé dans mes histoires de
volcan de feu Haroun Tazieff…
« Tambora », je me suis même dit que de ce surnom exotique on m’avait aussitôt affublé... Le
jour suivant, on avait pu s’étonner d’un astre bizarrement voilé sur nos têtes : devait-on
accuser les panaches mortifères d’un nouveau volcan libérant sa furie en un coin reculé de
notre planète ? On apprit qu’il ne s’agissait, si l’on peut dire, que des fumées envoyées dans
les airs par d’immenses incendies au Canada !
les différentes phases d’évolution !
Une vision en accéléré… La période de glaciation dénuée de plantes, la fonte des glaces, avec
pierrailles, blocs et moraines largués par les glaciers lors de leur débâcle, la lente arrivée de la
végétation : d’abord une steppe froide, puis une lande à genévriers, bouleaux et pins, ensuite
l’enracinement d’une forêt d’arbustes, de noisetiers en annonce des hêtraies et des
sapinières…
Sur cette toile brute, des premiers pasteurs cultivateurs qui se fixent, il y a 12 000 ans peut-
être… Les déboisements massifs à des fins d’herbages sur les hauteurs et de cultures vivrières
plus bas, la délimitation des parcelles et des chemins par le biais de murets élevés grâce aux
pierres dégagées une à une sur la couverture des terrains mis en production…
Dès lors, un paysage conservé dans son jus essentiel, malgré les reconfigurations récentes
induites par irruption des machines, fermes regroupées et remembrement !
Sur ce socle, des habitants plus à la peine qu’à la joie, confrontés à tant de périls… Revue à
toute allure, là encore, en limitant le défilé à l’ère chrétienne !
Les invasions barbares et les pillages les accompagnant (Wisigoths, Sarrasins, Vikings ?), les
contrecoups des guerres, en tête celle de cent ans, les épidémies, choléra, variole, tuberculose,
typhoïde, méningite, pire encore la peste qui a plongé le petit pays dans une complète
léthargie économique, avec disparition des foires pendant tout un siècle, entre 1500 et 1600…
Et puis la sombre cohorte des autres fléaux, les épizooties des animaux de ferme, les incendies
de villages et de bourgs aux toits de chaume et, bien entendu, les méchantes sautes d’humeur
du climat !
Qu’on se le dise, les conditions météorologiques tombées des cieux n’ont jamais été réglées
comme papier à musique. Que de preuves tangibles à ce titre, pour ne parler que d’un siècle,
le XVIIIème !
-1709 : froidure exceptionnelle, toujours il est évoqué le « grand hiver » ;
-1715 : sécheresse « la pire connue depuis un siècle », dans la subdélégation d’Aurillac on ne
récolte qu’un sixième du foin habituel et les animaux au foirail ne trouvent plus preneur ;
-1725 : été extrêmement humide, les foins pourrissent sur pied ;
-1732 : en juin, pluies incessantes, gel et neige sur les montagnes (les animaux, menacés de
périr, descendent des estives) ;
-1758 : juillet et août très pluvieux, foins gâtés ou engrangés humides ;
-1785 : sécheresse terrible, il est dit qu’à Saint-Flour on descend la paille des couverts (le
chaume) pour la donner au bétail !
Permettez-moi, sur le sujet, d’y aller de quelques considérations personnelles…
Un hiver glacial pouvait ne pas être catastrophique si la neige recouvrait le sol, préservant
ainsi les semis d’automne, de seigle en particulier.
C’est surtout la persistance au printemps de conditions hivernales qui avait des effets néfastes
sur l’élevage en retardant la pousse de l’herbe. En mai, les stocks de foin dans les granges
étaient épuisés, les troupeaux bovins, dans la situation de ne pouvoir obtenir leur subsistance
sur leurs pacages ordinaires (les bughes) ni, qui plus est, sur les montagnes d’estives, étaient
lâchés sur les prairies de fauche porteuses d’une herbe précoce. Cela ne faisait que reporter le
problème : les prés ainsi « déprimés » et piétinés étaient amenés à produire moins de foin l’été
venu !
Les céréales souffraient essentiellement de printemps et d’étés pluvieux, ceux-ci apportant des
légions de maladies et de champignons. Ce sont ces cas de figure qui ont généralement causé
les famines. On sait l’impitoyable enchaînement : faibles récoltes, disettes, envolée des prix,
malnutrition, surmortalité ! On peut noter que la sécheresse, à la condition de n’être point trop
précoce, n’avait pas d’incidences trop fâcheuses pour les cultures céréalières.
Si une forte humidité favorisait la pousse de l’herbe, les éleveurs n’en récoltaient pas tous les
fruits en raison de conditions de fenaisons détestables, ceci à l’inverse d’un été sec, apporteur
de foin en faible quantité mais de bonne qualité.
Il nous faut terminer notre inventaire des calamités par des aspects jusque-là peu retenus : les
éruptions volcaniques ! Elles ont eu des effets marqués sur le climat, donc sur les récoltes et
sur les hommes.
Ainsi l’éruption du Tambora sur une île d’Indonésie en avril 1815 (en 1257, on avait déjà eu
droit à l’effroyable Samalas !). Il en était résulté, avec décalage, un pic de mortalité sur 1817,
ainsi, concernant Cros, 31 enterrements, contre seulement 13 l’année d’avant et 11 l’année
d’après !
Reprenons Wikipédia… Le Tambora, huit fois plus puissant que le Vésuve qui, en l’an 79,
avait englouti Pompéi et Herculanum : des cendres chargées de dioxyde de souffre projetées
en haute atmosphère, appelées à recouvrir le globe durant trois ans et à en cacher le soleil !
Les effets majeurs s’étaient fait sentir durement en Europe de l’ouest sur 1816 : fortes pluies
et froidure ! Des moissons céréalières très déficientes avaient suivi, notamment sur nos
champs, déjà climatiquement en zone limite pour raison d’altitude.
Philippe Robin a été localement le premier à mettre en évidence ce phénomène dans son
roman « L’or bleu », publié en 2017 et consacré à la saga des fromagers Roussel. Il y décrit
sur le bourg de Laqueuille des ciels de juillet désespérément brouillés, ainsi que des couchers
de soleil aux étranges teintes rougeoyantes à la William Turner.
Du Tambora, il m’a été donné d’en causer à Cros au cours d’une table ronde, à l’occasion du
festival des violoneux, en juin 2025, face à un auditoire un tantinet décontenancé ! Je devais
me livrer à un gentil topo sur la démographie locale, et me voilà lancé dans mes histoires de
volcan de feu Haroun Tazieff…
« Tambora », je me suis même dit que de ce surnom exotique on m’avait aussitôt affublé... Le
jour suivant, on avait pu s’étonner d’un astre bizarrement voilé sur nos têtes : devait-on
accuser les panaches mortifères d’un nouveau volcan libérant sa furie en un coin reculé de
notre planète ? On apprit qu’il ne s’agissait, si l’on peut dire, que des fumées envoyées dans
les airs par d’immenses incendies au Canada !
Septembre 2026

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