Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité
L’on chemine de hameaux en villages, et comme on se plait à en déguster les noms ! Allons-y
pour un exercice de toponymie, c’est le terme, qui va permettre d’offrir une trêve à
l’impétueux torrent de mes souvenirs !
On va limiter le champ de notre étude à l’Artense qui nous est chère, de Saint-Donat à Saint-
Sauves, de Chastreix à Singles, avec Cros, saint des saints en son chœur. Pour être honnête, le
dictionnaire de Christian Miraud, érudit local hélas trop mal connu, paru en 2004 (« Entre
Dordogne et Rhue »), nous a été d’un grand secours !
Venue d’époque gallo-romaine, ça en jette toujours, une brochette de lieux : Chauvet, Curady,
Aulnat, Pérignat, Cornillat, Massange et Aulhat, propriétés respectives de Calvus, Curatius,
Alenius, Pétrinius, Cornélius, Massius et Aulius, tous amis putatifs du grand Jules (César)…
Concernant les racines germaniques, plus discrètes, on relève Gerbaut, domaine détenu par
l’un d’outre Rhin aux cheveux blés murs ! Léoty et Beauberty proviendraient d’un semblable
fût de cervoise !
Venus de patronymes tout autant, mais de période francisée, la Morangie, Bertinet, Le
Jansanet, La Renaudie, Aubert, entre les mains jadis de Morange, Bertin (le petit), Jean (petit
lui aussi), Renaud et Bert (au Bert !)… Plus évidents encore, Chez Maurissoux (fils de
Maurice), Chez Chabosy, Chez Courtet, Chez Rigaud, Chez Miarlet, Chez Baraduc, Chez
Bort, Chez Broche, Chez le Gris, Chez Clitoux !
Les particularités topographiques s’exhibent au grand jour… Les points culminants : Le
Montel et Le Mont (à plusieurs reprises), Montaigut, Montaux, Montbaillard, les Montagnes
d’Ance et de Bozat, Haute-Serre et les Quatre Vents, ces derniers en bienheureuse suppléance
des Bel Air qui pullulent sur notre vieille France… Les pentes : La Pinderie… Les coins
jonchés de pierres, anodines ou corpulentes : Perret, Sous-la-Roche, La Roche… Les plats du
terrain : Plagnes, La Plaine…
L’eau, évidemment, abonde ce florilège… Les sources et les fontaines : Bonnefont,
Freydefont, Fontête, Fontlade… Les ruisseaux mutins de tous les Parlaigue et Passelaigue que
l’on franchissait sur des ponts lapidaires, Le Ponchet, ou sur des passerelles, guère mieux que
des planches branlantes : Esplanchat, Grand et Petit Planchat, la Planchette, les Planchettes…
Les biefs aménagés, propres à faire tournoyer les aubes aujourd’hui ruinées de tant de
moulins, ceux de Gay, de Serre, de Charles… Egalement les eaux ensommeillées de sagnes à
joncs et de marécages à tourbe : Les Etangs, Les Sagnes, Longesagne, La Sagnoune,
Mouilloux, Bourbouloux, La Morte…
Restent tatoués sur la couenne du vieux pays les défrichages graduels, Lessart, Lessardoux et
Lessartade, les trois découlant du latin issartum. Demeurent accrochés à sa pelure les couverts
dominants… Les terres ornées de broussailles anarchisantes, épines, épinettes, buissons,
genêts, aubépines et houx : Espinasse, Espinassade, Le Buisson, Ginnès, La Pruneyre,
Arfouillouze… Les pâturages extensifs, Pashers d’en haut giflés par les foudres du ciel et
Bughes ou Buges de partout en mesure de déployer leurs maigres végétations jusqu’à des
chaumes austères, Chaux, Longechaud, Chaumettes Basses et Hautes, Chomelut, Chomet, Les
Chomets…
Certains emplacements protégés font référence à la paille des céréales : Paillers, La Pailloncy,
Paillonnet… Et, venant de parcelles peu accidentées, dorlotées par le gras fumier des étables
et l’irrigation experte des rases, ressortent des appellations enrobées de la noblesse de l’herbe
drue et du foin généreux : Pré des Sagnes, Pré de la Dame, Prés Rousses, Pré de l’Aigue,
Prélong et Impradat (dans les prés).
Des granges isolées d’entre poussif hivernage du bétail et délabrement avancé sont parvenues
à projeter jusqu’à nous des images de contes des frères Grimm : La Grangeoune, La
Grangeonne, La Grangette, La Grange Neuve, Granges, Les Granges, Les Granges de Vent,
La Grange de Foussat… Sur le registre du noble bâti, émergent, sortis de civilisations
d’accents provençaux et médiévaux, des domaines agricoles auréolés de prospérité, Le Mas
(deux fois), La Vialle et Lavialolle.
Les références aux arbres sont insistantes… Le frêne : Le Fraisse… Le noisetier : La Vessaire
d’après l’occitan vaissa… L’aulne, communément appelé vergne : Vergnes, Les Vergnes…
Le chêne : Chassagnoux, La Chassagne… Le bouleau : Bessouzat (besoça en patois),
Labessette… L’orme : Liournat (li ornat en patois)… Le tilleul : Le Theil… Plus présent
encore, le hêtre, du latin fagus : La Fage (deux fois), La Fageonne, Fougeolles, Fouillat…
Avec mon inventaire à la « Pré Vert », je vais finir par vous saouler ! Pour clore notre banquet
étymologique, je vais m’en tirer par quelques sucreries…
A Fereyrolles on fondait le fer, à La Pezat, on y pesait les marchandises et à la carrière de
Vingt-Sous, on venait, toujours le commerce, y chercher un tombereau de sable pour… vingt
sous ! Pour aller sur Saussat, à Cros, on passait par un village qu’un imparable sens commun
avait fait appeler Versaussat… Aprèssaussat nous pendait au nez, mais pas de suite habitée !
On tombe sur les hauteurs de Chastreix sur un lieudit au nom intrigant de Laty de Cadet. Laty
est un hameau situé non loin, en contrebas : un cadet y étant né se serait-il installé sur ce
nouveau site ? Mais alors, pourquoi pas Cadet de Laty ? Dans les parages, j’avais entendu des
lettrés jurer leurs grands dieux qu’Hussamat signifiait mas de Hussein… Galéjade ! Hussamat
sur sa butte vient de sommet, lou suma en patois. Pour le cas d’espèce, les cuistres évoquent
une cacographie ! Pour sa part, Gorgontua ne colle pas aux basques débauchées de Rabelais,
mais sa racine serait à trouver du côté de gorge d’où, malgré tout, des affinités !
L’une de mes arrière-arrière-grand-mère sortait d’Auzolle-Petite, proche d’Auzolle-Grande.
J’aurais apprécié, facétieux comme vous me connaissez, qu’en population la petite ait dépassé
la grande, eh bien non, renseignements pris ! En revanche le paradoxe est bien là pour la
Grange Haute, sur Labessette : à présent l’eau du barrage lui chatouille les orteils !
Commune de Saint-Donat, on tombe sur une maison esseulée, Chez le Berche, sans doute
réminiscence de la denture de l’habitant des origines, plus ébréchée encore que celles de ses
contemporains ! En guise d’équilibre, de parité des sexes dirait-on, on rencontre la Berche sur
Saint-Sauves… Saint-Donat et Saint-Sauves qui, sur la corde raide d’une Révolution peu
portée sur sainteté, cloches et soutanes, avaient dû un temps endosser les habits profanes de
Donat-le-Franc et Sauve-Libre !
Décembre 2025

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45. L'origine des noms des villages de l'Artense