Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité

Si, dans nos fermes coutumières, les vaches et leur descendance constituaient le noyau dur animal, s’agitaient autour des peuples satellites : cochons, poules et lapins. Oui, les lapins domestiques étaient présents partout dans les villages, sachant qu’on pouvait aussi en rencontrer à l’orée des bourgs, élevés par des non paysans !
Leur élevage s’est grandement fait la malle… Il ne subsiste guère à présent que des cages désertées et brinquebalantes, dans l’enceinte de bâtiments à la dérive, abritées sommairement, en sous-pente des toits ou adossées aux pignons.
Sur notre ferme, le clapier principal se tenait à l’entrée du hangar. Construit par mon père en frêne rustique, grillage fin et targettes primaires aux portes, il bénéficiait pleinement de la clarté du jour ainsi que des regards négligents des passants sur la route. Un complément d’habitat, sorte de lotissement de rajout, avait été érigé, toujours par les paluches paternelles, en plein air, les yeux dans les yeux de la porte d’étable.
Nos gaillards à fourrure vivaient en appartements HLM (Habitats pour Lapins Modestes), seuls, en groupe ou en familles nombreuses, lapinous serrés contre la soyeuse toison maternelle. Ma mère, à ce stade, était la prêtresse attitrée, procédant à de subtiles répartitions en fonction des âges, des sexes et des destins promis, reproduction ou coup fatal sur la tête,aussi bien qu’en regard des locaux disponibles. L’élevage des lapins nécessitait donc une
vraie finesse, relevant de planning familial, de génétique et tout autant de gestion immobilière !
Le plan d’habitat était à l’occasion remis en question, ceci par la faute de béances dans les cloisons, découpées par des incisives sottement programmées pour ronger toute matière apte à grignotage (hors le béton point de salut !). On bouchait les trous en clouant aux parois restantes des bouts de tôle légère découpés dans des bidons d’huile de marques délicieusement surannées telles qu’Antar, Castrol ou Motul. Et quand les litières montaient
dans les logements au point que les fourrures astiquaient les plafonds, mon père retirait avec la fourche ce compost formé de foin altéré plus que de crottes. Hop, sur la brouette, direction le tas de fumier de paille !
Nourrir les lapins exigeait du temps, mais point de force et de capacité avérées. Voilà pourquoi les adultes en réservaient la corvée aux enfants. Quand nos prés commençaient à reverdir, alors qu’à tout moment une glaciale averse de grésil à la traîne de l’hiver pouvait encore blanchir le sol, on me mettait à contribution. Armé d’un couteau usagé d’incertaine histoire, je coupais les jeunes pissenlits à la racine, là où la végétation avait pris un temps d’avance, aux emplacements mouillés, écoulement des eaux de source et débords des
ruisseaux.
Rapidement, le relais était pris par les herbes grasses, sur les rives de la rase mal définie qui emmenait, derrière la maison, se perdre le lisier des cochons mêlé à l’eau de pluie du toit. J’avais tôt fait alors de remplir mon seau, avec ces tronches vivaces, grandes berces d’appellation savante, croissant à vue d’œil et appelées à vieillir en mauvais foin caverneux.
Les lapins se régalaient enfin d’une verdure gavée de sève. Tout l’hiver, ils avaient rongé leur frein, obligés de se satisfaire d’une frugale pâtée au son du matin, de portions restreintes d’épluchures de cuisine et de végétaux secs, regain tiré de la grange et feuilles de frênes ratissées à l’automne.
Une fois le printemps installé pour de bon, leur nourriture ne posait plus problème, tout au moins jusqu’à la première coupe des foins. On changeait alors notre fusil d’épaule. En substitut, il leur était réservé de pleines brassées de jeunes pousses de noisetiers soutirées des haies que le remembrement n’avait pas encore anéanties. Et, en bordure de route, j’allais empiler jusqu’au déséquilibre sur ma remorque à vélo les plis épais d’une herbe de fossé grossière mais luxuriante. Cette abondance sous ma faucille, je la devais au repli des
cantonniers traditionnels !
Le lapin était souvent au menu dans les campagnes, aussi bien repas courants que repas de fêtes, et inutile d’en passer par l’étal du boucher ! A la maison, quand mon père en saignait un, on retrouvait sa viande plusieurs fois à notre table : râble du dimanche assorti de haricots ou petits pois, civet-pâtes ou ragoût-patates des midis suivants…
Civilisation disparue du lapin, et tant de souvenirs qui bourdonnent en ma pauvre caboche…Je me souviens que mon père récupérait dans un bol le sang du lapin sacrifié. Ma mère le faisait cuire et nous le servait le soir après la soupe, avec ail et persil.
Je me souviens qu’un jeune estivant était tombé sur un lapin mort suspendu par les pattes à une poutre, sa peau déchaussée. La question à mon père avait fusé, « comment vous avez fait pour l’épiler si bien ? ».
Je me souviens que mon père s’occupait avec son couteau du nettoyage en règle de la tête du lapin tiré du civet, comme on le ferait d’un noyau de pêche : pas de quoi avoir une indigestion !
Je me souviens des peaux de lapins, tendues par des tiges de noisetiers, qui séchaient au
garage dans l’attente du passage du peilharot, en vue les manteaux des élégantes. Il s’annonçait sur la route avec son disque aux lèvres, « peaux, peaux de lapins, peaux, peaux », et ce jour-là le cousin Paul en vacance, Paupau pour les intimes, s’était radiné ventre à terre chez les grands-parents, s’imaginant une patrouille à ses trousses !
Je me souviens que lors d’une tombola du collège, ma mère avait proposé pour un lot gagnant un lapin. Le bienheureux père d’élève, fort de son bon numéro, était venu récupérer son dû ; il était reparti au final avec trois petits lapins au lieu du dodu prêt à rôtir qui lui était promis.
Je me souviens qu’on avait accueilli dans notre pièce commune une portée orpheline ; ils
trottinaient sans arrêt sous nos pas et j’avais marché sur l’un.
Je me souviens, j’étais alors en Afrique pour cause de service militaire en coopération, qu’un lapin futé épris de liberté s’était échappé de sa cage. « Si on le ramène, on le mangera à ton retour » avait professé ma mère : il court toujours, bientôt 50 ans…
Leur élevage s’est grandement fait la malle… Il ne subsiste guère à présent que des cages désertées et brinquebalantes, dans l’enceinte de bâtiments à la dérive, abritées sommairement, en sous-pente des toits ou adossées aux pignons.
Sur notre ferme, le clapier principal se tenait à l’entrée du hangar. Construit par mon père en frêne rustique, grillage fin et targettes primaires aux portes, il bénéficiait pleinement de la clarté du jour ainsi que des regards négligents des passants sur la route. Un complément d’habitat, sorte de lotissement de rajout, avait été érigé, toujours par les paluches paternelles, en plein air, les yeux dans les yeux de la porte d’étable.
Nos gaillards à fourrure vivaient en appartements HLM (Habitats pour Lapins Modestes), seuls, en groupe ou en familles nombreuses, lapinous serrés contre la soyeuse toison maternelle. Ma mère, à ce stade, était la prêtresse attitrée, procédant à de subtiles répartitions en fonction des âges, des sexes et des destins promis, reproduction ou coup fatal sur la tête,aussi bien qu’en regard des locaux disponibles. L’élevage des lapins nécessitait donc une
vraie finesse, relevant de planning familial, de génétique et tout autant de gestion immobilière !
Le plan d’habitat était à l’occasion remis en question, ceci par la faute de béances dans les cloisons, découpées par des incisives sottement programmées pour ronger toute matière apte à grignotage (hors le béton point de salut !). On bouchait les trous en clouant aux parois restantes des bouts de tôle légère découpés dans des bidons d’huile de marques délicieusement surannées telles qu’Antar, Castrol ou Motul. Et quand les litières montaient
dans les logements au point que les fourrures astiquaient les plafonds, mon père retirait avec la fourche ce compost formé de foin altéré plus que de crottes. Hop, sur la brouette, direction le tas de fumier de paille !
Nourrir les lapins exigeait du temps, mais point de force et de capacité avérées. Voilà pourquoi les adultes en réservaient la corvée aux enfants. Quand nos prés commençaient à reverdir, alors qu’à tout moment une glaciale averse de grésil à la traîne de l’hiver pouvait encore blanchir le sol, on me mettait à contribution. Armé d’un couteau usagé d’incertaine histoire, je coupais les jeunes pissenlits à la racine, là où la végétation avait pris un temps d’avance, aux emplacements mouillés, écoulement des eaux de source et débords des
ruisseaux.
Rapidement, le relais était pris par les herbes grasses, sur les rives de la rase mal définie qui emmenait, derrière la maison, se perdre le lisier des cochons mêlé à l’eau de pluie du toit. J’avais tôt fait alors de remplir mon seau, avec ces tronches vivaces, grandes berces d’appellation savante, croissant à vue d’œil et appelées à vieillir en mauvais foin caverneux.
Les lapins se régalaient enfin d’une verdure gavée de sève. Tout l’hiver, ils avaient rongé leur frein, obligés de se satisfaire d’une frugale pâtée au son du matin, de portions restreintes d’épluchures de cuisine et de végétaux secs, regain tiré de la grange et feuilles de frênes ratissées à l’automne.
Une fois le printemps installé pour de bon, leur nourriture ne posait plus problème, tout au moins jusqu’à la première coupe des foins. On changeait alors notre fusil d’épaule. En substitut, il leur était réservé de pleines brassées de jeunes pousses de noisetiers soutirées des haies que le remembrement n’avait pas encore anéanties. Et, en bordure de route, j’allais empiler jusqu’au déséquilibre sur ma remorque à vélo les plis épais d’une herbe de fossé grossière mais luxuriante. Cette abondance sous ma faucille, je la devais au repli des
cantonniers traditionnels !
Le lapin était souvent au menu dans les campagnes, aussi bien repas courants que repas de fêtes, et inutile d’en passer par l’étal du boucher ! A la maison, quand mon père en saignait un, on retrouvait sa viande plusieurs fois à notre table : râble du dimanche assorti de haricots ou petits pois, civet-pâtes ou ragoût-patates des midis suivants…
Civilisation disparue du lapin, et tant de souvenirs qui bourdonnent en ma pauvre caboche…Je me souviens que mon père récupérait dans un bol le sang du lapin sacrifié. Ma mère le faisait cuire et nous le servait le soir après la soupe, avec ail et persil.
Je me souviens qu’un jeune estivant était tombé sur un lapin mort suspendu par les pattes à une poutre, sa peau déchaussée. La question à mon père avait fusé, « comment vous avez fait pour l’épiler si bien ? ».
Je me souviens que mon père s’occupait avec son couteau du nettoyage en règle de la tête du lapin tiré du civet, comme on le ferait d’un noyau de pêche : pas de quoi avoir une indigestion !
Je me souviens des peaux de lapins, tendues par des tiges de noisetiers, qui séchaient au
garage dans l’attente du passage du peilharot, en vue les manteaux des élégantes. Il s’annonçait sur la route avec son disque aux lèvres, « peaux, peaux de lapins, peaux, peaux », et ce jour-là le cousin Paul en vacance, Paupau pour les intimes, s’était radiné ventre à terre chez les grands-parents, s’imaginant une patrouille à ses trousses !
Je me souviens que lors d’une tombola du collège, ma mère avait proposé pour un lot gagnant un lapin. Le bienheureux père d’élève, fort de son bon numéro, était venu récupérer son dû ; il était reparti au final avec trois petits lapins au lieu du dodu prêt à rôtir qui lui était promis.
Je me souviens qu’on avait accueilli dans notre pièce commune une portée orpheline ; ils
trottinaient sans arrêt sous nos pas et j’avais marché sur l’un.
Je me souviens, j’étais alors en Afrique pour cause de service militaire en coopération, qu’un lapin futé épris de liberté s’était échappé de sa cage. « Si on le ramène, on le mangera à ton retour » avait professé ma mère : il court toujours, bientôt 50 ans…
Février 2025