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25. Brus, gendres et cohabitations


Par Jean Pierre Rozier, ethnologue de la ruralité

25. Brus, gendres et cohabitations
Sans doute, pour commencer, est-il judicieux de rappeler ce qu’était la cohabitation dans les fermes… Vivaient couramment ensemble un couple d’âge mûr qui passait la main et un couple jeune qui reprenait les rênes avec déjà des enfants en bas-âge. Mais pouvaient s’y ajouter les frères et sœurs du successeur ou de la successeuse, ceux-là n’ayant pas encore quitté le nid… Et l’empilement pouvait aller jusqu’au tonton, la tata, célibataires restés là calfeutrés, à l’abri des tracas du monde, jusqu’au pépé ou plus sûrement la mémé, doigts tremblotants sur la canne en fond noirci de cantou !   
   
Cohabitation des générations, qui plus est dans un espace réduit, une pièce commune à la fois cuisine, salle à manger et salon ! On se situe dans les années cinquante, aux abords de ma prime jeunesse… Souvent, les lits-wagons placés en pan opposé à la porte d’entrée, isolés par de simples rideaux, avaient disparu. L’habitat s’honorait de chambres à cloisons minces au sein desquelles se répartissaient, s’entassaient plutôt, les lits d’une maisonnée pouvant atteindre douze occupants. Ces chambres, monastiques, non chauffées, étaient conçues pour roupiller et rien de plus : il n’était point question de s’y isoler, de s’y prélasser dans la journée !    

Lorsque c’était un fils qui assurait la suite sur la ferme, à lui d’accueillir une épouse ! La bru ralliait en somme un foyer d’accueil, une coquille étrangère où les occupations et les horaires étaient gouvernés par une belle-mère chef de gare en son fief. 

Les choses étaient en mesure de se dérouler dans une relative harmonie en présence de deux caractères plaisants, du moins de la nature franchement conciliante de l’une ou de l’autre. Sinon, monnaie courante, cela tournait au vinaigre ! La vie était pourrie par nombre des frictions / Façon de cuisiner, de faire le ménage / Si la fille venue rechignait aux usages / Si aucun compromis n’apaisait la tension / Parfois deux natures se combattaient de front / L’enfer se fermait sur l’espace clos prison / D’une même pièce, sans échappée possible / Fuir la promiscuité était le seul fusible... 

En cas extrême, il n’existait d’autre issue que de rompre la cohabitation. On m’a raconté les cas de vieux contraints de quitter leur logis, de dégager un plancher qu’ils avaient usé de leurs semelles pendant des lustres ou dès leurs premiers pas. Mais, selon un ordre naturel, c’était en général le jeune couple qui s’estompait, la bru ne pouvant attendre, même en un contexte d’espérance de vie réduite, la disparition de la belle-mère pour devenir à son tour patronne… On achetait une maison voisine ou on construisait, mais encore fallait-il avoir quelques sous de côté ! 

Je parle de mariage du garçon… Ă l’époque évoquée, les demoiselles n’avaient d’yeux que pour la ville, son formica et son ciné, comme le chantait Ferrat : maintes fois le gars restait seul avec ses parents. Le foyer s’éteindrait fatalement un jour, versons une larme, mais au moins dans l’immédiat les problèmes de cohabitation s’en trouvaient réduits par la force des choses !  

Au revers des brus, il y avait les gendres. Dans ce cas, c’était la fille qui assurait la continuité et faisait entrer un homme du dehors. Les travaux que j’ai pu mener sur plusieurs villages, de 1800 à 1900, m’ont permis de comprendre, au début avec étonnement, que ces cas de figure, loin d’être des exceptions, rejoignaient en fréquence la venue des brus ! 
 
Ă cela des raisons évidentes… Au jeu de la roulette reproductive des parents, le jeton était tombé à tous coups côté fille, aucun mâle à l’appel… Ou encore les garçons étaient présents, mais tous avaient opté pour des métiers extérieurs, possiblement le petit dernier se déclarait partant, mais ses parents prenant de l’âge ne pouvaient attendre… 

Une autre cause a fini par me sauter aux yeux, celle-là nous ramenant aux atmosphères de cohabitation : il était plus confortable de recevoir en son chez-soi un gendre qu’une bru ! Certes, le nouvel arrivant devait s’adapter en phase initiale aux façons du beau-père ; toutefois la nature des travaux, à l’étable, à la grange et pour beaucoup au grand air des prés, des champs et des bois, ouvrait des espaces de liberté… On ne restait pas sous les pieds du compère à l’observer constamment en chien de faïence ! Quant à la belle-mère, elle poursuivait le refrain des besognes domestiques avec sa fille dont elle connaissait par cœur les manières. 

Bien sûr, le gendre apportait son patronyme avec lui et par ce biais le précédent était condamné. Mais, hormis au sein de familles se poussant quelque peu du col, l’effacement du nom sur la ferme au profit d’un autre n’engendrait en nos villages guère de tourments. Loin les devoirs d’héritage pesant sur les épaules du fils ainé colportés par une littérature convenue de terroir ! Les préoccupations se centraient sur l’essentiel, la survie en sa matérialité première. Et puis restait en marche le chainage essentiel du sang, par filiation féminine.  

Acceptez que j’enfonce le clou sur le rôle subsidiaire des noms de famille ! On sait qu’à chaque maison était attaché un sobriquet remontant loin… Sur telle ferme, de par l’enfilade des gendres, les Aubert, Massepetiot, Marion avaient, j’énonce au hasard, préparé le terrain aux Hauthier, Bellot, Fargeix… La ronde échevelée des noms mais, en vertu d’une oralité souveraine, la maison restait Cha Negrou ou Cha Charlot avec, collé à l’échine de chacun des occupants, un surnom plus sûrement qu’un prénom… L’administration et son strict état civil n’avaient guère de prise sur l’expression courante.   

Je m’aperçois, oh sacrilège, que je n’ai dit mot sur ma famille ! Eh bien ma mère qui venait du Mas de Tauves avait rejoint les Rozier de Méjanesse à son mariage, en 1947, laissant la ferme natale à son frère, l’oncle Jeantou. La Madeleine montrait un fond tonique et un penchant soupe-au-lait peu en accord avec le train plutôt peinard de Philomène, ma grand-mère, en ses pénates.  Ă peine deux ans après leur mariage, mes parents ont cassé leur tirelire et recouru à un prêt familial pour s’offrir des murs voisins, modestes mais à eux, entre lesquels je suis né. Sans doute, il y avait urgence !   

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