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13. Les violoneux de l’Artense


Par Jean - Pierre Rozier, etnologue de la ruralité

13. Les violoneux de l’Artense
L’Artense était pays de violoneux ; ils animaient les bals, accompagnaient les mariages, menaient les réveillés et les cortèges de conscrits. On était en fin du XIXème siècle, au début du XXème, on touchait l’entre-deux guerres… Le violon avait fourni un appoint décisif au seul appareil musical qui vibrait alors sur nos espaces : la voix humaine.

En ces temps, la lutherie semi-industrielle se développe ; le violon devient un objet abordable au plan financier. Les colporteurs, les migrants à la saison l’introduisent. De fil en aiguille, il se répand, fort d’un avantage primordial : il est d’un transport peu encombrant. On finit par le trouver en excellente place sur le catalogue de la manufacture de Saint-Etienne.  

L’art de jouer, on ne l’avait pas étudié au docte conservatoire, on l’avait appris sur le tas, de routine selon l’expression, sur les brisées du père, du grand-oncle, d’un ancien du coin, ou l’on s’efforçait de reproduire chez soi, de mémoire, une mélodie ensorcelante ou une bourrée endiablée écoutée à la dernière veillée... Rien de commun entre violoneux des chemins perdus et violonistes à queue de pie des orchestres ! Le violon instrument roi en Artense sur une brève tranche de l’Histoire. Un violon primitif, envoûtant, révélateur des sucs du pays profond. 

Exception faite de certains talents s’élevant au-dessus du commun, chaque musicien régnait sur sa zone familière, l’aire d’une paroisse, l’étendue d’un bout de canton ou les herbages d’un seul hameau. Aucune base de solfège, tout à l’oreille, rangé au chaud dans le ciboulot ! Le violoneux faisait gambader son archet sur les cordes avec sa touche singulière ; il avait sa couleur à lui, sa sonorité propre, ses ornements, ses coups de doigts ! Tout l’avantage de n’avoir pas subi les cours de professeurs corsetés dans un académisme draconien ! Pas de norme d’interprétation donc, mais néanmoins des convergences, des éléments de style tout à fait reconnaissables, ainsi que le proclament les connaisseurs. Un fond commun où les bourrées aux paroles parfois salées sorties d’on ne sait où - les violoneux savaient aussi pousser la chansonnette - n’avaient pas le monopole… Les marches, mazurkas, paso doble et valses, tout un répertoire musette, y trouvait sa place, car, doit-on insister, on avait affaire à une musique faite pour danser. Époque bénie où l’on apprenait aux pieds à être intelligents ! 

Les années 30 sonnent le glas des violoneux : l’accordéon, à un degré moindre la cabrette et la vielle, popularisés par les bougnats sur les pourtours de la rue de Lappe, prennent l’ascendant. Les mouvements folkloristes d’après 68 arrivent juste à temps pour rattraper par les cheveux, tirer de l’oubli une Atlantide, ainsi qu’il est écrit dans les pages spécialisées. Parmi les sauveteurs, au carrefour entre musique et ethnographie, citons deux gars du pays d’en bas, Alain Ribardière et Olivier Durif, et bien vite le conservatoire musical de Riom, l’AMTA, reprendra le témoin, avec la vigueur et les moyens que l’on connait. 

En ces années 70 de genre peace, Pataugas, love et laine de mouton, on vient traquer en Artense des hauteurs une variété d’Indiens ayant largué au grenier depuis tant et tant leurs instruments festifs à cordes. Aux sources du mythe, on écoute tels des dieux vivants des anciens boudinés dans des tricots maison, casquettes vissées sur le crâne… Sur le formica des cuisines, on fait tourner les cassettes des magnétos… Collectage ! Ces survivants, rustiques idéaux, présentent des corps contraints, des doigts gourds, ils ont la parole mesurée, celle qu’il est convenu de délivrer sous nos cieux, tendue par des pudeurs feintes et de mâles coquetteries. Les enquêteurs à libres crinières tentent par mille finesses enrobées du miel des montagnes de leur tirer les vers du nez. Voyons, il faut qu’ils rejouent ! 

Tout n’est pas perdu : à cette date, il reste une poignée de valeureux, aptes encore de par des âges point canoniques à replacer vaillamment à l’encolure le joug du comparse magique. Deux violoneux bien de chez nous sortent du lot, André Gatignol et Joseph Perrier, mais on me contredira peut-être, car autour du violon champêtre veillent de sourcilleux gardiens du temple ; le domaine fait l’objet d’un suivi attentif sur Internet dans le sillage d’Eric Cousteix, lui-même praticien plus qu’honorable. Quelques clics et vous tomberez sur des pépites : l’index des musiciens (des flopées d’Amblard, de Bonhomme, de Gaydier, de Tournadre, jusqu’à René Tissandier), des vidéos réjouissantes en plein dans le jus et des exégèses aux petits oignons ! Quant à moi, si prompt de coutume à vous faire ployer sous mes souvenirs personnels, ma besace sonne le creux : en ma famille, le travail ravageait les existences des hommes, annihilant à la racine toute velléité saltimbanque !   

André Gatignol, décédé en 1996, habitait Saint-Genès-Champespe. Jeune, il menait de front le travail à la ferme et son hobby musical. Sollicité par Ribardière, après des réticences marquées, il avait accepté de reprendre du collier. Un son très pur, un répertoire riche et un caractère aimable faisaient de lui en sa fin de vie, nous assure-t-on, un musicien couru aux festivals folks.  

Joseph Perrier, né en 1911 à proximité de Champs-sur-Tarentaine, menuisier, était le plus illustre de la confrérie, le plus instruit, le plus brillant : un jeu virtuose laissant la part belle au vibrato. En 1993, privé de sa maison et de ses violons, incendiés par la foudre, il avait pris pied à Tauves, passagèrement. Grâce à une souscription, un nouvel instrument lui fut offert pour poursuivre sa route. Joseph Perrier se trouvait au centre d’un réseau influent, une sorte de cour le portant au firmament. Avec constance, son épouse l’encourageait, celle de Gatignol n’en faisait pas autant avec son homme, paraît-il ! 

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